"Dans la chambre de Vanda", avec Pedro Costa

Un quartier en démolition, des filles et des garçons qui se droguent, de la poussière qui s’accroche aux rayons du soleil… Pedro Costa a filmé pendant deux ans, avec des amis, la disparition d’un quartier de la banlieue de Lisbonne. Au fur et à mesure que les maisons disparaissent, le film, lui, gagne en profondeur, sociale, politique, existentielle, et pose la question de la liberté.

La drogue revient comme un leitmotiv sordide et inéluctable, envoûtant jusqu’à la nausée. « C’est la vie qu’on a choisi », dit Vanda…  le film est cette question. Il commence abruptement, par une scène de toxicomanie, sans que l’on sache où l’on est, ni avec qui. Le film commence par des gestes quotidiens, hors de tous repères. Les personnages existent, avant que l’on sache qui ils sont. Vanda fredonne une cantate de Bach, avant qu’on ne la voie l’écouter. On change des enfants, qui n’ont pas décidé d’habiter là où ailleurs ; dans ce film, l’existence précède l’essence. Entre ces gestes, ces habitudes et ces dépendances, des moments de silence, de solitude ou de dialogue qui révèlent une autre réalité. Bouleversante.

 

 

Connu pour avoir donné ses lettres de noblesse à la DV, le film était projeté jeudi dernier au MK2 Hautefeuille, en présence du réalisateur, à l’occasion de sa sortie en DVD.

 

Ce film bouleverse les codes du documentaire et de la fiction… Comment s’est passé le tournage ? 

Pedro Costa : J’ai tourné ce film il y a 10 ans ; je voulais faire d’abord un film dans ce quartier, qui a été démoli ; le tournage a duré deux ans. Dans les films, avant, j’avais fait des choses que je ne trouvais pas abouties. Pour « Dans la chambre de Vanda », j’ai voulu justement qu’il y ait une absence de contrat. J’ai filmé moi-même en cassettes une heure miniDV, avec trois, quatre proches ; des amis. Et s’il y avait trois, quatre proches derrière la caméra, je voulais aussi qu’il y ait trois, quatre personnes devant. Filmer la disparition d’un quartier de 5000, 7000 personnes, à travers uniquement trois personnages. Ça a marché pour ce film, ce serait impossible à refaire. C’est à la fois un rêve et un désespoir. Des films comme ça, maintenant, on peut les faire, mais pas les montrer. Il faut trop d’argent pour toute la post-production, passer en 35mm, tout ça. Il a été conçu pour être diffusé en salles dès le départ, pas pour des musées. Il est trop long, trop construit pour des musées, même si des extraits ont été demandés. En plus, ce film a été massacré lors de la sortie en salle, par le producteur. Il n’y avait même pas d’affiches. On s’était brouillés, il s’est vengé. Je voulais faire un film très loin des centres d’argent, mais c’est un combat perdu. Je ne suis pas arrivé à la hauteur de ce que je voulais montrer, de ce quartier qui allait disparaître.

 

On a le sentiment d’une intimité avec les personnages, beaucoup plus proche du documentaire que de la fiction. Quel était le « contrat moral » passé avec les acteurs ?

             Oui, le contrat est différent. Dans la fiction, j’ai toujours l’impression qu’il y a une part énorme de bluff : je te donne des sentiments et toi tu me donnes de l’argent. Là, non, on n’avait pas de contrat, pas de contrat papier non plus, c’étaient des amis, on s’est juste dit, « on va le faire » ; on l’a fait. Je demandais, et les acteurs m’offraient beaucoup de non-dits.  On a fait beaucoup de variations, de versions différentes, parfois à des mois d’intervalles. J’avais le temps, je n’étais pas bousculé par une date limite. Au bout d’un moment, je me suis dit que j’avais beaucoup de matière, on a commencé le montage, et des choses ont été retournées après, je me suis dit que ça serait bien que les personnages se rencontrent, par exemple, du point de vue de la narration, si narration il y a.

Evidemment, j’attendais des choses au tournage, ils m’ont donné d’autres choses, et moi je dirigeais en fonction de ces pistes. Par exemple, Vanda me disait qu’elle allait parler de sa mère, à un moment, et moi je la filmais en train de parler de sa mère. Il y a eu très peu de choses filmées sans préparation… et beaucoup de préparation non filmée. A l’exception des scènes de démolitions ; j’avais un accord avec les démolisseurs, ils me donnaient leur planning, des fois même, ils attendaient que j’ai planté ma caméra pour démolir. Il n’y avait qu’un type et une machine pour tout casser, le type était cousin de tout le monde, il démolissait les maisons de ses proches… C’est un peu la cruauté, ou l’indifférence, de la vie.

   

Comment ont réagi les acteurs à la projection ?

            Bien… Les filles ont rigolé, pour les garçons, ça a été plus douloureux parfois. Le quartier a critiqué, d’autres ont aimé….

 

Est-ce que votre film suivant, « En avant jeunesse », a été tourné de la même manière ?

            Non. Pour « En avant jeunesse », j’avais de l’argent dès le début. Là, non. J’appelais mes amis, je savais qu’ils allaient venir, mais je n’avais pas d’argent. Dans « En avant jeunesse », j’avais quand même, comme ici, beaucoup de temps : un an de tournage, avec trois techniciens et quatre acteurs, tous payés même s’ils ne tournaient pas. Et dans les deux films, on a souvent dû décaler les prises, parce que les acteurs n’avaient pas envie où me disaient « je ne me sens pas bien »…

 

On est dans un monde en démolition, un quotidien sordide, et pourtant l’image est magnifique ; comment avez-vous pu éclairer les scènes ?

            D’un point de vue technique, c’est très bien expliqué dans le livre qui accompagne le DVD ; je me suis servi de la fenêtre, dans la chambre de Vanda, comme d’un projecteur. Le soleil suit sa course, et éclaire différemment la pièce. Comme c’est une pièce très noire, la moindre lumière éblouit l’image. Les acteurs sont tous tellement pâles, on a l’impression qu’ils dégagent une brillance, un halo. J’y vois une correspondance exacte avec la musique, peut-être la musique classique, que je connais moins bien, mais par exemple avec la musique rock. Après, j’ai eu un peu d’argent et j’ai pu utiliser des miroirs pour orienter la lumière. On les voit, d’ailleurs, dans quelques scènes.

Dans mon film précédent, j’avais le meilleur chef opérateur du monde, et j’étais moins satisfait que par ce résultat. En fait, vous pouvez prendre les cassettes filmées par vos proches, leurs films seront meilleures ou aussi bonnes que 90% des films, même diffusés dans cette salle, c’est sûr.

   

Et maintenant, quels sont vos projets ?

J’ai envie de filmer des gens qui n’auraient jamais existé. En numérique, avec une petite équipe. Je n’ai pas la nostalgie du 35mm, tout ça ; c’est un combat perdu d’avance, et vous avez le résultat, c’est… c’est convenable ! Mais passer par l’écriture, trouver l’argent, tout ça… Je n’aurais pas la force.